Article extrait de lavoixdunord.fr publié le 10/03/2011.

carreIl y a dix ans, Martine Aubry prenait les rênes de la mairie. Réélue dans un fauteuil en 2008, elle aborde ce mois-ci la seconde partie de son mandat.
À cette occasion, nous sommes allés explorer les dix quartiers lillois et en avons dressé l’état des lieux. Aujourd’hui, Lille-Sud, où l’on veut croire au changement.

Ce mardi matin, il règne un calme olympien à Lille-Sud. À l’angle des rues Doumer et de Cannes, du linge sèche sur les balcons. Les rideaux sont encore baissés à la halle aux légumes. Lille-Sud s’éveille, oui. Il vit la plus belle des aubes, celles où l’on déconstruit le passé, où l’on bâtit du beau, où l’on rénove… Les chantiers ANRU (Agence nationale de rénovation urbaine) voient les millions d’euros devenir des logements. Portes du Sud, Carré Orchestra, Gide-Vallès, Vaisseau-le Vengeur, Arras-Europe, Margueritois… En cours ou en préparation, les travaux battent leur plein… « Martine Aubry est en train de réaliser ce que j’aurais voulu faire en 1990. Et elle le fait de belle manière, elle a saisi l’opportunité ANRU et utilise le top du top du système. »

L’envieux s’appelle Joël Comblez, ancien chef de projet, fondateur de l’Olympique Lille-Sud. Quand Pierre Mauroy l’a recruté en 1991, on démolissait les « Biscottes ». Ces barres, dont les classes moyennes partaient dès qu’elles réussissaient, étaient celles des ouvriers, des populations étrangères. « Les émeutes de 90, c’était pour dire, occupez-vous de nous. »

Tout était à construire. « Une ville de 20 000 habitants où il n’y avait rien. » Ni ANPE, ni Assedics, ni Poste. Le club de prévention, les Craignos, venait de Wazemmes. « Tout était éphémère, il fallait du stable… Le renouveau ? Non, il fallait déjà le b.a.-ba. »

Une régie de quartier a été créée, une PMI, un local associatif, l’OLS… Réaction Sud et Lille-Sud Insertion ont vu le jour. Le début de l’accompagnement des populations.

Ce matin-là, dans le secteur des 400 Maisons, Gabrielle, 75 ans, sort les poubelles. « Je vis ici depuis 1971. Avant, j’étais à Wazemmes, c’était insalubre. » Dans sa maison « avec trois chambres » de la cité-jardin, elle a élevé six enfants. « Enfin, mon mari. J’étais aide-soignante au CHR. On a inversé les rôles ! » Ce coin singulier construit en 1934 ne possède aucun commerce aujourd’hui.

En quittant Gabrielle, on mesure une forme d’isolement… Isolés aussi, mais heureux de l’être, les 4 000 Lillois de Filbertville, de l’autre côté du faubourg d’Arras. « On est le quartier de nulle part, sourit Patrick Masson, président de l’association d’habitants. Ici, personne ne se sent de Lille-Sud, on dit même Faubourg de Douai. »

Ce quartier de classes moyennes, au sud du Jardin des plantes, a vu fermer en 1965 l’usine Paindavoine et avec elle, 14 cafés et 6 épiceries. « Aujourd’hui, on n’a pas une boulangerie… mais personne ne nous embête ! »Lille-Sud est un ensemble de sous-quartiers très différents. Dans la « Cité des fleurs », entre le CHR et la rue du Faubourg-des-Postes, la réfection de la place Cavell, a changé l’ambiance. Les enfants y jouent. Le soir, les parents sortent, les fenêtres s’ouvrent. « Je vis ici depuis cinquante et un ans, annonce Rolande Dassonville, présidente du club seniors les Retrouvailles. J’ai 62 ans. Mon arrière-arrière-grand-père et celui de mes voisins vivaient déjà ici ! »

Le bilan des années Aubry ? « Je ne dirais pas qu’on vit mieux, ça dépend de vos moyens… On n’a plus de commerces. L’hyper ? Ira qui pourra. On n’a pas tous la chance de galoper comme des lapins ! » À Lille-Sud, on grince plus facilement des dents sur le Faubourg des modes, porté par l’argent public. « Quoi qu’on dise sur sa réussite, le jour de l’inauguration (2007), les médias étaient là, ont parlé de Lille-Sud. Une ouverture sur la ville qu’on commence à vivre. »

Meriem Amouri, de l’association d’insertion les Francas, travaille à Lille-Sud depuis 1996. « Je l’ai vu évoluer à une vitesse qu’on n’imagine pas. Avant, on ne voulait pas voir ce qui marchait. Maintenant, on prend le versant positif des choses. »

La mémoire des vieux habitants, le dynamisme des jeunes.
« Aujourd’hui, avec l’ANRU, le dur accompagne ce mouvement mais ne fait pas tout », nuance Meriem. Le secteur de l’Arbrisseau concentre des situations sociales dramatiques, un climat difficile (Croisette-Giraudoux, Briquetterie). L’alcoolisme, la drogue existent… « Mais comme partout. Lille-Sud est victime d’un fantasme permanent », déplore Meriem. Pour elle, l’élan sera mis à mal si les fonds de l’État diminuent. « Il nous faut encore trois ans de travail pour ce public au fond de la casserole. On peut y arriver, on a déjà tant progressé. »

La dynamique participative des habitants a grandi. Ils s’impliquent, écoutent, donnent leur avis. « Ils ont changé le regard qu’ils portent sur eux. » « C’est la gangrène ! » Les avis sont tout autre, ce soir-là, à la salle de sports rue Coppée, derrière la Briquetterie. Des jeunes s’y retrouvent. « On a le sentiment qu’on revient à une situation des années 80-90, les bas d’immeubles, la drogue, les zombies… »

Les chantiers, Mourad les observe sans s’en réjouir. « Dans deux ans, tout sera saccagé, les élus ne s’en rendent pas compte… Et les gamins quittent l’école pour faire les guetteurs. Nous on a notre bac, eux ne l’auront pas. » Discours « fataliste », de « Sudistes », estime Joël Comblez, mais surtout de « façade. Au fond d’eux, ils croient sûrement au changement ».